Même si sa mère était persuadée dès son plus jeune âge que son fils Lucien serait un artiste connu et reconnu, on aurait pu conclure à un amour maternel sans retenue. Mais force est de constater qu’elle avait bigrement raison Madame Clergue.

Né en Arles dans une famille modeste en 1934, il découvre la photographie à 15 ans, après avoir atteint les limites de sa prof de violon. Ses premières photos ? Les ruines d’après-guerre ou des cadavres d’oiseaux sur les bords du Rhône. Rien de bien enthousiasmant me direz-vous. Mais quand à 19 ans, lors d’une corrida aux arènes d’Arles, son culot le pousse à oser présenter des clichés à Pablo Picasso, l’artiste est fasciné et encourage le jeune homme. C’est le début d’une grande amitié.

Lucien Clergue doit interrompre ses études à la mort de sa mère. Il devient alors un autodidacte qui touche à tous les thèmes : saltimbanques, nus, plages, corridas, gitans,… Ses photos commencent à lui apporter une renommée qui va vite devenir internationale.

La dernière exposition consacrée à son œuvre qui vient d’avoir lieu au Grand Palais à Paris a fait la part belle à ces premières années, quand il conservait ses clichés dans des catalogues de récup’ faute de pouvoir se payer de vrais albums. Il est étonnant de parcourir les tâtonnements de l’œuvre d’un artiste. L’exemple le plus criant se vérifie dans les nus. Les études des années 50 sont gauches, maladroites, on sent le photographe en pleine recherche. 10 ans plus tard, il produira ses chefs d’œuvre aboutis de courbes de femmes en harmonie avec le soleil, les ombres, la mer et le sable.

Un sable qui donnera le nom à la thèse de docteur en photographie qu’il obtiendra brillamment en 1979 : « le Langage des sables » ne comporte que des photographies et une préface de Roland Barthes. Pas mal, non ?

Depuis que j’ai appris à découvrir Lucien Clergue, je lui retiens deux qualités majeures remarquables : la fidélité et le partage.

La fidélité à sa ville qu’il n’a jamais quittée, et dans laquelle il a créé, avec Michel Tournier et Jean-Maurice Rouquette, à la fois les incontournables Rencontres Photographiques qui, chaque année, rythment l’été de la cité provençale, et un musée où il souhaitait rassembler tous les arts. Le Musée Réattu est probablement devenu l’un des musées au monde dont le fonds photographique – quasi exclusivement constitué par dons – est le plus fabuleux : Kertesz, Ansel Adams, Mapplethorpe, David Bailey, Man Ray, etc… Plus tard, il œuvrera – avec succès – pour la création de l’Ecole Nationale de Photographie en Arles.

Et puis le partage de sa passion de la photographie et de sa notoriété. Il est souvent un précurseur : le premier photographe élu à l’Académie des Beaux-Arts, le premier photographe à être exposé au MoMa de New York. C’est à New York aussi qu’il emmène dans un de ses voyages un quasi inconnu qu’il a rencontré lors de ses remarquables sessions photos parmi les gitans de Camargue, Manitas de Plata. Il deviendra, un peu par hasard, le manager des « petites mains d’argent ».

Perso, je reste fasciné par certains clichés instantanés, naturels, pris par le photographe, rassemblant le peintre, le guitariste et leurs amis, où le son de la guitare sort de la photo, où on sent la création permanente dans leurs yeux. Il en est de même des photos prises avec Cocteau, Marais et autres sur le tournage du Testament d’Orphée.

Si Lucien Clergue nous a quittés fin 2014, on ne se rend pas encore compte aujourd’hui de l’étendue des résultats de son activisme militant pour la photographie : c’est grâce à lui que la photographie a été reconnue comme un art. Constituée pour sa plus grande partie de photos en noir et blanc, son œuvre n’est finalement qu’une petite part de ce qu’il nous a apporté, à nous aficionados de la photographie.

Dernière anecdote : son premier livre, Corps mémorable, paru en 1957 alors qu’il n’avait que 23 ans, est accompagné de poèmes de Paul Eluard, d’une introduction de Jean Cocteau, et orné d’une couverture de Picasso. Qui dit mieux ?

Et ça n’est pas uniquement le résultat d’une rencontre de corrida…