C’était une nuit d’été. En 1981 ou 1982, je ne m’en rappelle plus vraiment. Il était deux heures du matin quand je suis descendu de ma chambre d’adolescent, où je ne parvenais pas à m’endormir. L’humeur maussade, je m’installais dans le salon familial. Allumais la chaine HiFi de mon père, laquelle était réglée sur le tuner, lequel était réglé sur France Musique. Des enceintes surgit soudain une musique comme jamais je n’en avais écoutée.
C’était, comme on dit, le premier jour du reste de ma vie de musicien. Le jour où j’ai rencontré Miles.
Cet homme est un géant. Mais je ne peux que l’appeler par son prénom. Que le tutoyer. Car il est en moi, il est tellement proche et tellement intime qu’il m’est impossible de le vouvoyer, de le maintenir à distance. Miles, c’est celui qui me houspille, qui me tanne d’aller plus loin encore. Miles, c’est mon Jiminy Cricket, mon ange gardien, mon toréador, celui qui me veut toujours au delà de moi-même, cherchant à l’infini une sorte de bleu. A kind of blue.
Dans quelques heures, je parviendrai à aller voir le film de Don Cheadle, « Miles Ahead », le biopic consacré à Miles. Dans quelques heures seulement. J’adore Don Cheadle, j’adore qu’il ait fait financer ce film par les fans de Miles et non par les studios. J’adore qu’il ait choisi de se consacrer à cette étrange période de la vie de Miles, entre 1975 et 1981, quand il a tout posé par terre pour se réinventer lui-même, reposer les bases du Jazz, casser tout ce qu’il avait construit pour aller, encore, toujours, infiniment plus loin. Mais je ne suis pas encore prêt. Je me revois en 1988, dans un gymnase pourri du Touquet, où Miles avait réussi à donner un concert étonnant, malgré une acoustique à vomir. Je le revois descendre de scène durant 20 minutes entières, pour laisser le temps à son formidable batteur de l’époque, Omar Hakim, de faire l’un de ces solos qui vous laisse à genoux, en position de prière, parce que vous avez vu, en direct, des hommes devenir dieux. Je revois encore Miles porter lentement sa trompette à sa bouche, et attendre, de longues et patientes minutes, que ce soit enfin le bon moment de jouer les bonnes notes. Il a su attendre pour moi, comme pour tout ceux qui ont assisté à chacun de ses concerts, durant sa longue et éblouissante carrière. Je peux au moins faire l’effort d’attendre, à mon tour, quelques minutes, quelques heures, quelques jours, pour être dans le bon état d’esprit pour le retrouver. Après tout, last nite MD saved my life.