« L’important, c’est de remettre la machine économique en marche et de reproduire de la richesse en masse, pour tenter d’effacer, dès 2021, les pertes de croissance de 2020 », a déclaré Geoffroy Roux de Bézieux, le président du MEDEF ce week-end de Pâques. « C’est la création de richesses qui permettra d’augmenter l’assiette des impôts et donc les recettes, et ainsi de rembourser la dette accumulée pendant la crise », ajoute-t-il.

Ce raisonnement de pure théorie économique est juste. Mais cela impose pour que cela se vérifie que le redémarrage de l’économie se fasse sur les mêmes bases que celles en vigueur avant l’arrêt brutal. Pourtant, rien n’est moins sûr.

Au contraire de beaucoup d’autres crises, notamment celle de 2008, nous sommes tous, riches et pauvres, mondialement touchés. Psychologiquement, nous serons tous touchés par cette période de confinement. Certains très profondément. Economiquement, nous serons tous touchés par l’arrêt de nos activités. Certains ne s’en remettront pas.

Imaginer repartir sur les bases du jour d’avant est faire preuve d’une vision qui ne prend pas en compte tous les éléments exogènes de la réalité actuelle.

J’ai souvent dit qu’il fallait se préparer à l’avenir pour être prêt à affronter au mieux le monde qui nous arrivait pleine face à 200 à l’heure. Là, à 200 à l’heure, nous nous sommes pris un mur de plein fouet. Et comme un pilote de Formule 1 qui ne pense pas avoir fait la moindre erreur, nous ne comprenons pas. Nous sommes groggy, il nous faut réagir.

Comment en est-on arrivé là ?

Avant de parler solutions, il est important de se poser une question : comment en est-on arrivé là ? Le virus Covid-19, s’il est la cause principale de la crise qui commence, n’est qu’un révélateur de nos dérives.

Depuis quelques années déjà, nous dénonçons la mondialisation comme une hydre qui, même si on lui coupe des têtes comme dans les crises de 2000 ou 2008, se régénère et nous empoisonne sans que nous puissions réagir. Elle a pourtant deux visages bien opposés.

L’interconnexion entre les pays et entre les êtres humains est une réalité qui ne disparaîtra plus. Il y a 50 ans, envoyer des nouvelles à notre Oncle d’Amérique nous prenait plusieurs semaines. Aujourd’hui, un clic et quelques secondes plus tard, notre oncle a reçu notre message. La rapidité de l’information et des transports font qu’aujourd’hui Sydney est le quartier d’à côté. On ne reviendra pas sur cette réalité, on ne reviendra pas en arrière. Le monde est devenu un grand village. Chaque pays est un quartier de ce village. Les régions et les départements sont devenus de grandes artères.  Les communautés de communes et les villes ne sont que les rues de notre village. Cette mondialisation-là, son côté éclairé, nous pouvons paradoxalement l’apprécier. Paradoxalement, car c’est cette moitié de la mondialisation qui a été à l’origine de la crise sanitaire.

Mais la mondialisation possède aussi son côté sombre. La mondialisation économique. Celle qui, en réponse à la crise sanitaire, nous apporte les conséquences, actuelles et à venir, les plus graves. Elles mettent tout d’abord en évidence l’impréparation de la quasi-totalité des pays du monde face à cette pandémie. Une impréparation inconsciente, digne d’un jeu vidéo : « pas grave, j’ai encore 3 vies… ». Cette impréparation qui conduit aux gestions chaotiques de cette crise sanitaire, quels que soient les pays, à quelques très rares exceptions près.

Les deux faces de la mondialisation ont avancé de concert. Aussi vite l’une que l’autre. Mais la seconde a échappé à tout contrôle. On peut identifier deux points de bascule, qui se situent dans les années 80. D’une part au tout début de la décennie quand les économies n’arrivent pas à absorber de façon efficace le choc pétrolier des années 70, d’autre part à la toute fin, le 9 novembre 1989, lors de la chute du Mur de Berlin.

Qui croyait vraiment l’historien américain Fukuyama quand il parlait de « la fin de l’histoire » à cette époque ? L’Histoire a continué. Cela n’a été que le point de départ d’un autre cycle qui très probablement s’achève ces jours-ci. Ce trend d’une quarantaine d’années qui a été marqué par la disparition d’affrontements entre blocs a vu la montée d’un capitalisme sans contrôle que certains appellent libéral, mais que j’aurais plutôt tendance à nommer capitalisme libertaire. Ni Dieu, ni Maître. Une finance internationale dont personne n’est capable de désigner nommément les dirigeants a pris le pas sur toute rationalité économique. Ce ne sont plus les traders qui décident, ils ne font que suivre les directives de supercalculateurs prêts à réagir à la nanoseconde près. Le système a échappé à ses créateurs. Nous ne sommes pas dans WarGames, la lumière ne revient pas dans la salle au bout de deux heures de suspense, et nous repartons tout sourire chez nous.

Heureusement, l’Histoire continuera encore après cette crise.

Si la moitié éclairée de la mondialisation a été à l’origine de la crise sanitaire, c’est le côté sombre qui nous menace maintenant plus que le virus lui-même. Nous sommes dans cette période où les conséquences sombres sont encore totalement sous-estimées.

Quelles conséquences ?

Eviter la défaillance des entreprises, minimiser les pertes d’emploi, relancer l’économie sont bien les objectifs minimaux des Etats. Mais qui a vraiment conscience qu’aujourd’hui le chômage partiel représente en France 1/3 des salariés ? 8 millions de salariés sans activité, sans compter les non salariés. Quel bilan au redémarrage de l’économie ou dans les mois qui suivront ? Quantité de TPE ou PME ne rouvriront pas leurs portes. Penser le contraire, c’est adopter la position d’une autruche. En quelques semaines, 900 000 sans-emplois supplémentaires en Espagne, plus de 10 millions aux Etats-Unis. Qui peut raisonnablement croire que nous échapperons à cette situation ?

C’est du bon sens de court terme de verser de l’argent sans compter dans l’économie, mais n’oublions pas non plus qu’il faudra un jour rembourser. Soit le redémarrage se passera comme dans la période d’après-guerre, plutôt rapidement et sans accroc, et les impôts et taxes issues de la consommation permettront de se relever et de prospérer (note : c’est la vision très théorique du Président du MEDEF), soit, seconde hypothèse, nous vivrons un redémarrage très lent, et se posera une question essentielle mais non appréhendée aujourd’hui : comment rembourser ?

Dans les deux cas, les conséquences de cette crise sanitaire se vivront pour chacun d’entre nous longtemps, très longtemps. Il faut que nous en soyons conscients dès maintenant.

Il est vital pour la stabilité de notre société d’atténuer les défaillances d’entreprises et le chômage qui se profile. Il faut viser le jour d’après. Mais pour la pleine réussite des programmes, il ne faut oublier personne. Sur le territoire et hors territoires.

En France et en régions, dans chacune de nos rues, il ne faudra laisser personne au bord du chemin, sous peine d’explosions sociales. Il faudra aussi être capable d’aider les pays pauvres, sanitairement et économiquement, sous peine d’être confrontés à des migrations de populations que nous serons incapables de contrôler.

Les riches et les pauvres sont touchés par le virus. Les conséquences, sanitaires et économiques, ne sont pas les mêmes : elles sont et seront beaucoup plus graves pour les plus faibles.

Quelles solutions ?

Si les états doivent soutenir leurs économies comme je l’ai dit plus haut, les solutions devront d’abord venir des territoires, ces rues qui sont en prise avec la réalité des terrains.

Ces rues, les territoires, doivent recouvrer plus de pouvoirs pour plus de souplesse dans la réponse locale à la crise. A l’Etat central, les missions régaliennes. Aux régions, départements, EPCI, la possibilité de prendre des décisions rapides, en adéquation totale avec les caractéristiques du terrain et de leurs habitants.

Je prendrais deux exemples significatifs et essentiels.

Le premier, la gestion des permis de construire. Si nos collectivités sont en mesure de mettre en place les moyens pour étudier les dossiers, elles doivent être autorisées à le faire, sans être bloquées par des décrets ayant une application nationale. Etudier – et autoriser – aujourd’hui un permis de construire, c’est permettre aux entreprises du BTP, et par ricochet leurs sous-traitants, de retrouver des chantiers rapidement après la période de confinement. Et de préparer dès maintenant le retour à l’emploi de leurs salariés.

Second exemple : les territoires locaux doivent pouvoir favoriser leurs acteurs économiques sans frein législatif. Penser globalement, mais agir localement : c’est à partir du local que se construiront les solutions à la crise. Nous devons être capables de reconstruire des écosystèmes locaux, au sens « systèmes économiques ». Pour cela, l’un des leviers essentiels est de permettre aux donneurs d’ordre publics de choisir sans restriction les entreprises locales. L’Etat et nos députés doivent agir en ce sens pour que les règles et obligations des appels d’offres soient assouplies.

Nous devons inventer quelque chose de nouveau.

Le Comtat Venaissin, et plus largement le Vaucluse peut être un laboratoire pour réinventer* un nouvel écosystème. Nous avons un ensemble d’atouts pour nous adapter et nous redresser : situation géographique et climat, agriculture, industries, services, matière grise.

Si au niveau national, nous devons relocaliser des activités qui s’étaient éparpillées dans d’autres quartiers du village, nous devons faire de même au niveau de notre rue. Sans jamais avoir un objectif d’autarcie à quelque niveau que ce soit – le repliement sur soi-même est une erreur à ne pas faire – repenser notre façon de produire et de consommer est indispensable.

Cette crise a amené beaucoup de gens à être forcés de vivre différemment : télétravail quand cela était possible, relocalisation de la consommation de biens de première nécessité, utilisation plus rationnalisée des moyens de transport. Pourquoi ne pas garder certains de ces modes de fonctionnement et les transformer en réflexes de fonctionnement pour l’avenir ?

Est-ce toujours utile de se déplacer pour un rendez-vous ? Est-ce que, dans de nombreux cas, un rendez-vous en visioconférence ne peut pas avoir la même efficacité qu’un face-à-face ? Dans l’affirmative, une visioconférence a rapidement 2 avantages : un gain de temps et une économie de CO².

Les restrictions de circulation ont rendu difficiles les approvisionnements hors frontière de produits, notamment alimentaires. Nous avons tous pu apprécier ou réapprécier les fraises de Carpentras et les asperges du Comtat. Pourquoi ne pas continuer, au travers de circuits courts, qu’il sera facile d’harmoniser et d’optimiser, à profiter de notre production locale ? Chacun de nous doit œuvrer dans ce sens. Les entreprises doivent privilégier les fournisseurs de leurs zones, les particuliers doivent se tourner vers les producteurs et les commerces locaux.

Mutualisation et Coopération

Si une augmentation de masse du chômage est à craindre, des outils de mutualisation de ressources humaines et de matériels entre entreprises d’un même territoire peuvent en atténuer le choc. Carpensud et la Provence Créative, dans le cadre du CTE (Contrat de Transition Ecologique), ont travaillé depuis quelques mois sur l’outil Factory’z. Celui-ci va être mis en place dans les jours qui viennent sur le territoire du Comtat Venaissin. Cela répondra à des besoins spécifiques, ponctuels ou de moyen terme. Ce modèle s’adaptera également aux matériels des entreprises qui auraient des difficultés à investir dans des équipements non utilisés à 100%.

La crise a également montré la capacité de notre territoire à répondre à des besoins nouveaux. La Gare Numérique a coordonné des acteurs économiques du Comtat pour créer des masques de protection et des ouvres-porte qui servent maintenant à protéger les personnels soignants des hôpitaux vauclusiens. Cette collaboration d’entreprises qui n’avaient pas forcément vocation à se croiser démontre la capacité que nous avons à nous adapter, à adapter nos systèmes de production aux besoins. Plusieurs entreprises de cosmétiques ont également modifié leurs lignes de production pour produire du gel et des solutions hydroalcooliques. Objectif atteint : produire sur notre bassin de vie ce dont nous avons besoin.

C’est une grande chance de posséder une structure comme la Gare Numérique à Carpentras. C’est un lieu de rencontres, un lieu d’échanges, un lieu où les idées se pensent et se réalisent. Un lieu où tout s’invente, tout se réinvente. La Gare Numérique est un lieu de prototypage, pas un lieu de production. La production doit être industrialisée par les entreprises, qui collaboreront pour produire. La Gare Numérique est l’un des outils à utiliser pour soutenir les entreprises et l’emploi qui en découle.

Bien sûr ce ne sera pas possible de couvrir tous nos besoins en local, et c’est pour cela qu’il est utopique de vivre sans contact vers l’extérieur, vers la rue voisine ou le quartier voisin. Mais si déjà dans notre rue, nous pouvons satisfaire une grande partie de nos besoins en coopérant et en travaillant ensemble, nous répondrons à certains des défis importants qui se présentent devant nous.

Repenser nos process pour protéger le climat

Il n’est pas contestable que l’arrêt obligé de beaucoup d’activités humaines a montré une baisse de la pollution et démontré l’impact de nos activités sur la nature. Cela doit aussi nous faire réfléchir et intégrer cette dimension dans la solution à construire.

La mobilité est un enjeu essentiel pour la réussite du futur système. Oublions, quand cela est possible, notre automobile. Pensons au télétravail lorsque c’est possible. Il faut favoriser les modes de transport doux, alternatifs, les transports en commun.

Et surtout, utilisons ce que la nature nous propose gratuitement et sans limite de stock pour produire notre énergie : le soleil, l’eau et le vent. Développons à des échelles locales, dans toutes les zones où cela est possible, l’électricité solaire, éolienne et marémotrice. Autorisons et favorisons l’installation du solaire et de l’éolien à l’échelle de chaque maison ou de chaque quartier.

Installer des centrales éoliennes, terrestres ou offshore, dans tous les cas, ne suffira pas à couvrir les besoins en électricité au regard de la demande actuelle et future de consommation. En revanche autoriser et favoriser l’installation d’éoliennes locales, plus petites, plus discrètes, individuelles, permettrait de compléter et décharger les centres de production actuels. Même démonstration concernant le solaire. Une véritable politique volontariste doit être menée pour que chacun puisse accéder à ses services en fonction de ses choix. D’autant que favoriser, avec raison, les véhicules électriques induira mécaniquement une hausse de la consommation. Soyons cohérents et produisons propre pour rouler propre.

A ce propos, qui sait que nous avons sur le territoire une entreprise innovante qui possède le savoir-faire d’éoliennes individuelles, et qui peine à trouver un industriel pour une production en nombre ? Encore une fois, nous avons tout pour réussir sur notre territoire.

Ne laisser personne sur le bord du chemin

Pour terminer, il reste le plus important : l’humain. Psychologiquement, il subsistera de nombreuses séquelles. Economiquement, les conséquences seront également importantes.

Durant ce confinement, les plus faibles sont les plus exposés, ceux pour lesquels cette épreuve est la plus difficile. L’inégalité des chances prend tout son sens. Que ce soit dans les difficultés rencontrées par certains enfants démunis d’ordinateurs pour suivre l’enseignement à distance, ou dans l’impossibilité de se nourrir correctement en raison de la fermeture des centres d’aides.

Il est et sera de notre responsabilité de tous, entreprises, associations, citoyens, de ne pas fermer les yeux et de prendre des nouvelles de nos voisins. L’Etat central n’est pas et ne peut pas être sur tous les terrains. Notre rue, nous la connaissons et nous connaissons ceux qui y habitent. Si nous ne les connaissons pas encore, il faudra apprendre à les connaître. C’est à nous de nous mobiliser, pour identifier, pour ensuite aider et soutenir tous ceux qui en auront besoin. Ceux que nous aidons aujourd’hui seront peut-être ceux qui nous aideront demain quand nous en aurons besoin. Nous devrons être créatifs et solidaires. Laisser du monde au bord du chemin, c’est en premier lieu humainement condamnable, en second lieu courir le risque de voir se développer des désordres majeurs et difficiles à contenir.

Notre responsabilité est importante pour aujourd’hui, mais aussi pour demain. Quel monde voulons-nous laisser à nos enfants ? Des plus petits qui ne comprennent pas pourquoi ils ne peuvent pas jouer avec leurs copains aux plus grands qui s’interrogent sur leur avenir professionnel. Pour eux, nous devons réinventer, nous devons reconstruire un système économique plus sain qui donne plus de valeur au travail qu’aux courbes des bourses mondiales, avec des valeurs humaines, qui intègre la solidarité, ainsi que l’attention à notre planète comme éléments essentiels à sa réussite. Cela demandera du temps.

Jean Marc BEHM
Directeur de la Publication de JOUR8.COM
Chef d’Entreprise depuis 2004 au pied du Mont Ventoux
Président d’une association d’entrepreneurs

*ce terme « réinventer » devenu très récemment à la mode, avait précédemment utilisé dans un entretien avec Laurent Garcia, rédacteur en chef de l’Echo du Mardi paru le 7 avril dernier 😉