Tout se mondialise, tout s’urbanise mais le village s’éternise dans l’imaginaire des français entre mythes et réalités. Comment cette ruralité dont on nous parle lorsqu’elle perd ses écoles, ses commerces et ses habitants s’organise-t-elle pour proposer un projet de vie en commun ? Brantes, Crillon-le-Brave et Villes-sur-Auzon : trois exemples vauclusiens qui soulignent les enjeux humains et territoriaux des stratégies de survie et d’attractivité de ‘smart villages’…

A 1h15 d’Avignon, voici Brantes et son paysage escarpé qui se déploie. « Au premier plan, on voit les oliviers et amandiers, plus haut les lavandes, puis les pins et, enfin, le sommet rocheux et abrupt de la face nord du mont Ventoux. » Ainsi croqué par son maire, le village est une carte postale. Roland Ruegg approuve. « Nous avons un paradis devant les yeux. » Mais que faire pour qu’il ne nous passe pas sous le nez ? Brantes a essuyé une attaque de loup, fin mars. Trois brebis en ont fait les frais. Nous voilà ainsi dans une vraie ruralité où l’homme est face à la nature. Au plus haut, Brantes compte près de 500 habitants (1835) et, au plus bas, environ 60 dans les années 1990. « Depuis, nous avons regagné des habitants. La population hivernale est actuellement de 90 personnes. Et elle triple en été, sachant que 60% de notre parc immobilier sont maintenant constitués de résidences secondaires. » Pas de heurts entre ces populations, même si le prix des terrains à bâtir est attractif pour les ressortissants de l’Europe du Nord. « Une part de notre identité change, mais nous conservons une vraie structure villageoise au sein d’une nature sauvage qui amène des projets. » Une bergère s’est installée, une bière de Brantes a vu le jour cette année grâce à un citoyen de sa Majesté. Et puis il y a toujours, dans le fil de la tradition, potier, faïencier, ferronnier. On voudrait aussi permettre à d’autres artisans de s’installer. Un élevage de chèvres serait le bienvenu. Le loup complique la viabilité économique du projet, parce qu’il faut traire matin et soir et de surcroît garder un oeil attentif sur le troupeau. Mais le loup est aussi un indéniable ‘label d’authenticité’ dans un village où les estivants restent souvent le nez collé à leurs portables. On est donc entrés dans l’ère du ‘en même temps’. Un véritable défi pour les élus et acteurs des espaces ruraux qui ont un rapport affectif avec leur territoire.

Comment sauver les meubles ?

Pour préserver l’attractivité d’un territoire, il s’agit non seulement d’être combatif, mais aussi innovant. Fin 2016, Roland Ruegg apprend que 16 classes vont être fermées dans le Vaucluse et que sa commune, en zone rurale de montagne, va perdre sa classe unique. C’est un drame. Sans enfants, pas d’avenir. « Nous avons obtenu le soutien d’autres maires du département et de sénateurs pour garder l’école. L’année prochaine nous aurons 12 enfants, dont la moitié en maternelle. Nous sommes rassurés. L’annonce d’un début de scolarité obligatoire à 3 ans est un gage de pérennité. » Un pur ballon d’oxygène dans cette ruralité qui cherche à se réinventer. Car il ne suffit pas de sauver les meubles, encore faut-il une stratégie. En l’occurrence permettre à de jeunes parents de s’installer sans compromettre le cachet du village. Eh oui, on est loin d’être dans le désert ! Les espaces naturels couvrent 90% de l’arrière-pays vauclusien qui gagne de la population au rythme de 1 % par an depuis le début de la décennie, un peu moins de 0,5% sur l’intercommunalité de Brantes. Autour de ce nid d’aigle à l’habitat ramassé, le risque de sacrifier de trop rares terres arables ou de pâture est bien réel. « C’est toujours au moment du vote du Plu (Plan local d’urbanisme) que l’on perd des voix », constate Roland Ruegg dont la commune est rattachée à une zone ‘Natura 2000’ et au Ventoux, réserve de biosphère pour l’Unesco. Un atout pour empêcher l’artificialisation du paysage et la fin du village. C’est ce qui a failli arriver à Crillon-le-Brave, à une dizaine de kilomètres de Carpentras et à 25 minutes du bassin d’emploi d’Avignon. Une vue splendide cette fois située au pied du versant sud du Géant de Provence et des dentelles de Montmirail qui lui vaut la présence d’un Relais et Château et une heureuse restauration du coeur du village.

Zéro commerce en 2010 : la grande distribution a tout pompé. Guy Girard est furieux contre ce système de désertification. « Comment faire revenir la vie dans le village ? On a d’abord préempté une propriété pour permettre l’installation d’un Bistrot de pays. Les gens ont joué le jeu. Mais on faisait aussi le constat d’une offre privée qui ne pouvait pas se développer. » Trop de saisonnalité, un rendement aléatoire, des retours sur investissements à planifier à très long terme : « les gens préféraient investir au coeur des zones de chalandise même s’il ne s’y passe vraiment pas grand-chose en dehors des transactions commerciales », tance Guy Girard. Impossible de lutter ? Non, car Crillon amorce son essor démographique au rythme de 5% par an. En 2014, la mairie achète une maison de village en plein centre. Elle veut créer un ‘four à bois’ traditionnel, instrument par excellence d’une convivialité villageoise à retrouver de toute urgence… Ce sera une boulangerie. Mais pas n’importe laquelle. La mairie met 250 000€ sur la table. Pétrin à bras plongeants, four biomasse à sole tournante – le premier du Vaucluse – le projet prévoit un équipement très qualitatif « quatre à cinq fois plus onéreux » que pour une boulangerie ordinaire. Et un logement au-dessus du local. Le tout pour 600€ de loyer par mois et un investissement de 15 000€ pour le professionnel. « On a reçu 30 candidatures ! Il faut dire que les banques ne sont pas tendres avec les métiers de bouche. Il faut, pour obtenir un crédit de 200 000€ et une ligne de trésorerie, présenter 300 000€ de garanties », peste Guy Girard. Plus d’un quart des 150 communes du Vaucluse n’ont plus de boulangerie. Celle de Crillon-le-Brave (600 habitants) ouvre pourtant en juillet 2017. « Ça fonctionne très bien avec un très beau chiffre d’affaires et un succès qui va bien au-delà de la commune », s’enflamme le maire qui enchaîne sur la création d’une petite épicerie. « Parti de zéro, le village répond à l’attente de convivialité et de rencontre des habitants et nouveaux venus. » Pas moins de 40 constructions en neuf et en résidence principale sur le feu et une petite population de télétravailleurs qui pointe le nez : Crillon fait figure d’exemple, celui d’un ‘bourg centre’ qui offre une vraie qualité de vie au plus près des pôles d’emploi et de services urbains. Une stratégie qui marche. Le maire a été réélu, en 2014, avec 80% des voix.

Cesser de croire à une érosion inéluctable

Dernier exemple, celui de Villes-sur-Auzon (1 350 habitants), première commune du Vaucluse à reprendre une station-service de distribution de carburant en régie municipale. La problématique est au coeur de l’élection municipale de 2014, gagnée par Frédéric Rouet, promoteur de l’initiative de la dernière chance car la station, ayant été rachetée par la municipalité dans les années 1990, n’avait plus de gérant depuis un an. L’affaire est pliée en quatre mois. Le temps d’une mise aux normes et d’une complète automatisation pour 70 000€, dont 12 000€ sont pris en charge par une subvention du Fonds d’intervention pour les services, l’artisanat et le commerce (Fisac). Située sur l’axe Carpentras – Sault, la pompe fait le plein. « Entre 500 000 et 700 000€ de chiffre d’affaires qui vont dans nos caisses. Depuis quatre ans, nous n’avons plus besoin des banques pour financer notre ligne de trésorerie. Nous faisons aussi un bénéfice (40 000€ en 2015) bien utile pour compenser les baisses de dotations » qui, pour la première fois depuis huit ans, se sont stabilisées en 2018 selon le Président de la République. « Malgré l’augmentation de la dotation globale de fonctionnement, 22 000 communes, dont de nombreuses petites villes, subissent en 2018 une baisse de leur dotation forfaitaire », tempère l’Association des petites villes de France. La mairie n’est pas trop gourmande : entre 10 et 13 centimes de marge au litre. Mais l’automobiliste s’épargne un trajet d’une dizaine de kilomètres aller simple pour s’approvisionner à meilleur prix. « C’est un élément important qui conforte aussi l’attractivité du village doté d’une cave coopérative, de quatre restaurants, d’une petite vingtaine de commerces et d’un camping », ajoute le maire qui continue sur cette politique de service. « En octobre dernier, nous avons inauguré notre agence postale communale qui fonctionne 6j/7 et 25 heures par semaine au sein de la mairie, soit le double de ce que proposait la Poste avant son départ de la commune. Nous proposons les mêmes services, mais des retraits d’argent plafonnés à 350€ par semaine. Les gens ont l’air contents », estime l’édile qui bénéficie d’une aide du groupe la Poste d’environ 1 100€ par poste. « On a aussi repris les locaux de l’ancien bureau postal (120 m2) pour y créer deux cabinets médicaux de généralistes. Nous finalisons un accord avec un jeune en fin d’études présenté par notre praticien actuel. Il pourra s’installer dans notre village qui représente un potentiel de 2 000 patients. »

Il faut donc cesser de croire à une érosion inéluctable précipitant la disparition de notre terroir. On voit bien que des stratégies se mettent en place et qu’il ne faut plus tout attendre de la puissance publique. Dès 2015, les « maisons de service public » ont été remplacées par des Maisons de service qui regroupent missionnaires de services publics relevant de l’Etat, des collectivités ou de l’Administration et opérateurs de services privés (commerces alimentaires, bureau de tabac, etc.). L’offre de services globale, sur mesure, peut être organisée sous un même toit ou de manière itinérante ou encore selon des modes d’accès dématérialisés. Il en existe 8 en Vaucluse (un millier en France) : Mérindol (2016), Sablet, Maubec, Cucuron, la Bastide-des-Jourdans, Sault, Mormoiron et Carpentras. Les implantations postales sont souvent les plateformes de cette mutualisation de moyens humains, physiques et numériques comme à Mormoiron, à quelques encablures de Villes-sur-Auzon. La Poste accueille depuis mi-avril des permanences de la Direction départementale des Finances Publiques de Vaucluse durant les campagnes de déclaration et de paiement des impôts. C’est utile et ça concerne les 12 000 contribuables qui relevaient de la perception de Mormoiron. Pour le reste, il faudra compter sur le numérique…

Vers un écosystème digital rural ?

On a tous pleuré à chaudes larmes sur la disparition des cabines téléphoniques, bien qu’horriblement chères. Qui sait aujourd’hui que l’Union Européenne ouvre en mai 2018 les inscriptions de la première des quatre vagues du programme « Wifi4EU » qui apportera un financement de 15 000€ aux communes rurales candidates pour installer dans un lieu public un accès wifi gratuit ? Mille communes seront retenues selon le principe premier arrivé, premier servi. Les touristes de Brantes pourraient ainsi dévorer leur ration quotidienne de ‘méga-octets’ via portables et tablettes. Mais les villageois pourraient aussi y trouver leur compte, comme le démontre ‘Ruralitic’, un forum national qui oeuvre afin d’aider et de conseiller les agglomérations rurales qui ont décidé de se tourner vers le numérique. Soutenue par des partenaires de premier plan (Caisse des dépôts, Orange, SFR, Nokia ou encore Enedis) et plus de 150 élus, cette vitrine propose des solutions pour mieux connecter les habitants entre eux et leur permettre de déclencher de nombreux projets numériques participatifs que ce soit en matière d’économie, de santé, ou d’accès à l’éducation. Un ‘smart village’ où l’on gère mieux en commun les ressources dans le cadre d’un projet d’avenir.

 

ACCES DES SERVICES PUBLICS : où en est-on ?

Un millier de personnes a répondu à une enquête du Conseil départemental de Vaucluse visant à identifier les difficultés de la population vauclusienne en matière d’accès aux services jugés essentiels pour la vie quotidienne de tous. Un diagnostic a été dressé, contribuant à proposer des solutions pour les territoires et un plan de mutualisation dans le cadre d’un Schéma départemental d’amélioration de l’accessibilité des services au public (SDAASP) voulu par la loi (août 2015) et présenté en mars 2018.

Que disent les citoyens ?

Plus de 40% pensent que les pharmacies, boulangeries, alimentations, écoles et stations-services sont très accessibles. 80% des usagers utilisent un véhicule motorisé pour accéder aux services dont ils ont besoin. Le temps d’accès moyen à un pôle de service est de moins de trois minutes, contre 7, selon la « norme acceptable ». Pour une personne sur deux, le coût d’accès aux services publics ou privés dans la vie quotidienne représente une contrainte.

Que propose ce Schéma ?

  • Une garantie d’accès aux droits sociaux pour les publics fragiles, l’accompagnement des personnes âgées et handicapées.
  • L’assurance d’une couverture numérique adaptée aux usages des populations.
  • Développer une offre de mobilité en lien avec le besoin d’accessibilité des services au public.
  • Maintenir une offre de santé de proximité, notamment avec les maisons de santé pluridisciplinaires.

Vers un recul de la Poste ?

Face au risque de fermeture d’une quarantaine de bureaux de Poste dans le département, le Conseil départemental de Vaucluse a voté, en juillet 2017, une motion « relative au maintien des services publics de la Poste sur le département ». En effet, dans le cadre de l’adaptation de son réseau aux évolutions techniques et économiques, la Poste envisage des fermetures sèches, des réductions d’horaires d’ouverture ou des transformations de bureaux de plein exercice en ‘Point de contact’ pour 4 000 bureaux d’ici 2020 sur l’ensemble du territoire national. Demandant en réaction un moratoire sur tous les projets de fermeture ou de changement, le Département « souhaite que les bureaux de Poste de plein exercice soient maintenus sur le territoire avec un personnel suffisant pour assurer le service public 6 jours sur 7. Les services publics de proximité sont au coeur du pacte républicain et de la cohésion de notre société, insiste le Conseil départemental de Vaucluse qui rappelle que, historiquement, la Poste est, avec les mairies, le service public de proximité auquel les usagers sont le plus attachés ».  Craignant que ces restructurations ne répondent aux besoins des usagers du service public dans leur diversité, qu’ils soient précaires, actifs, personnes âgées, en situation de handicap, le Département estime que la Poste « ne peut ainsi reléguer au second plan ses missions de service public ».

La fin des cabines téléphoniques

La technologie peut aussi avoir raison de certains services. Depuis le 1er janvier dernier, l’opérateur Orange a déposé les 5 450 dernières cabines restant encore en service en France (ndlr : on en dénombrait 300 000 en 1997 et le Vaucluse en comptait encore 469 il y a moins de 2 ans). Il faut dire qu’avec l’essor du téléphone portable, leur utilisation n’a fait que décliner. Entre 2000 et 2013, la fréquentation des cabines téléphoniques a chuté de 95%. Ensuite, leur activité a encore décliné de 40% par an, n’affichant qu’une minute d’utilisation quotidienne en moyenne par cabine ! Une disparition que l’opérateur avait anticipé depuis quelques temps puisque cela faisait plusieurs années qu’Orange avait arrêté la fabrication de nouvelles cabines. Les remises en état des cabines en service étant rendue possible par la ‘cannibalisation’ des anciennes. Il en coûtait encore toutefois 10 M€ par an pour entretenir le parc restant. Une activité largement défi citaire (certains monnayeurs n’étant même plus relevé selon les endroits !), dont Orange n’attendait que l’autorisation réglementaire pour s’en débarrasser.

un article de l'Echo du Mardi